Pat Thomas @ Ubu, Rennes + New Morning, Paris
Live Reports

Pat Thomas @ Ubu, Rennes + New Morning, Paris – 04-05.10.19

Début octobre avait lieu les deux dates françaises de la tournée d’un monument de la musique africaine : Pat Thomas. Accompagné du Kwashibu Area Band, la star du highlife faisait escale à l’Ubu de Rennes avant de se produire le lendemain à Paris, au New Morning. Deux concerts à domicile que nous n’aurions loupés pour rien au monde.

L’histoire d’une légende

Pat Thomas – Pat Thomas & Kwashibu Area Band @ Ubu | Crédit photo : Philippe Remond

Pour bien prendre la mesure de ce que représente Pat Thomas à l’échelle du patrimoine africain, il faut revenir à l’histoire de cette musique singulière qu’est le highlife. Née dans l’actuel bassin ghanéen sous l’occupation britannique, le highlife reprend le rythme et la structure des musiques tribales joués sur les instruments venus d’occident : guitares et cuivres en tête. A l’origine élitiste (le terme faisait référence à la « grande-vie » que menait la noblesse coloniale dans les années 1920s), le highlife conquiert rapidement les autres couches de la population et s’impose à l’aube de l’indépendance comme la musique nationale au Ghana.

Nous sommes en 1957, Pat Thomas n’a que 11 ans, mais déjà il fait ses classes auprès d’une famille mélomane, en particulier avec son oncle, guitariste très en vue à l’époque. Il y développe sa technique vocale et un don pour l’écriture. Monté à Accra dans les années 1970s, il rencontre et joue avec Ebo Taylor, autre légende du highlife avec qui il connait le succès et acquiert le titre de « golden voice of Africa ».

Car c’est bien la voix du Ghanéen qui transforme chaque morceau qu’elle effleure en tube entêtant, mélancolique et résolument dansant. Une constante pour celui qui en 50 ans de carrière a intimement contribué à la reconnaissance et au renouvellement du genre.

Entre temps, Pat Thomas a en effet vécu plusieurs vies. En Allemagne tout d’abord où contraint à l’exil en 1979, il fonde la scène burger-highlife en incorporant à sa musique des éléments funk et pop contemporains. Puis en Angleterre, et enfin au Canada où il s’installe une dizaine d’année et met alors sa carrière internationale entre parenthèse.

Strut Revival

Jusqu’à ce jour de mars 2015, où le label Strut Records annonce le retour du ghanéen pour un nouvel album en collaboration avec le Kwashibu Area Band.

Kwame Yeboah – Pat Thomas & Kwashibu Area Band @ Ubu, Rennes | Crédit Photo : Philippe Remond

Derrière ce groupe se cache notamment Kwame Yeboah, multi-instrumentiste de renom ayant joué aux côtés de Stevie Wonder, Patrice ou encore Hugh Masekela. Sous son impulsion et bien aidé par des musiciens talentueux, Pat Thomas délivre un disque audacieux qui pose les bases d’un highlife moderne et fidèle à la fois.

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Obiaa! – Pat Thomas & Kwashibu Area Band (Strut Records, 2019) Streaming en lien de l’image.

Reprenant la même recette à succès que son prédécesseur, Obiaa! le petit dernier de cette alliance détonante va encore plus loin dans la réappropriation des standards de production pré-analogiques des années 1970s au Ghana. Un âge d’or du highlife ressuscité que l’on distingue sur Onfa Nkosi Hwee, un premier titre coloré où l’élégance des cuivres n’a d’égal que la profondeur de voix de l’artiste. Puis sur les deux morceaux suivants Yamona et Bubu, où l’on retrouve le groove disco des tubes de la première heure. Obiaah! perpétue ainsi une approche authentique du highlife et s’inscrit parfaitement dans la tendance du regain d’intérêt de la musique africaine du siècle dernier.

Tradition live

Dès lors, rien de surprenant à croiser aux concerts de Pat Thomas autant de cinquantenaires que de millénials. A l’Ubu comme au New Morning, ces deux générations forment un public homogène, ravi de retrouver sur scène le vieil homme (il a aujourd’hui 73 ans) et le Kwashibu Area Band.

Live – Pat Thomas & Kwashibu Area Band @ Ubu, Rennes | Crédit Photo : Philippe Remond

En près de 2h de live, le chanteur et son groupe délivrent une prestation particulièrement séduisante, restituant fidèlement l’ambiance solaire et mélancolique du répertoire de Pat. La voix de ce dernier raisonne ainsi avec force sur l’incontournable Gyae Su mais se veut plus discrète au moment de s’adresser au public. Dans le domaine, c’est le leader du Kwashibu qui fait office. Kwame Yeboah harangue la foule et joue avec délectation du son vintage de son synthé. À ses côtés, la basse et la guitare s’éclatent sur les rythmes vaudous des percussionnistes tandis que les cuivres soufflent la chaude mélodie de Ene Nyame Nam dans une effervescence contagieuse.

Une énergie irrésistible qui tire sa source de l’essence même du highlife, celle d’une musique vivante, marquée par la tradition orale et collective des tribus d’Afrique de l’Ouest. Ajoutez à cela des musiciens talentueux, Pat Thomas et sa voix légendaire et vous obtenez l’un des tous meilleurs concerts qu’il nous a été donné de voir cette année.

Jah